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Les Carnets d’Eucharis N°20, mai 2010
Photographies de Thierry Cardon.
Texte de Michel Diaz.
(Devaît paraître aux Editions Adam Biro en 2011. Ce projet, non abouti, est en attente de publication.)
Un beau livre qui nous invite à explorer
de façon intime et singulière
notre dernier fleuve sauvage…
L’ouvrage Loire, lits profonds, qui contient 56 photographies et une cinquantaine de pages de textes poétiques et analytiques, se compose de deux parties.
Dans la première, Bois levés, le photographe Thierry Cardon nous propose des images de la Loire en totale rupture avec celles qui nous sont habituellement proposées du beau “fleuve royal”. Ici, la Loire n’est pas photographiée dans un souci qui sacrifie à l’esthétique paysagiste, mais elle plutôt “pénétrée”, dans ses plages et ses varennes, par un regard qui nous conduit dans les secrets de son intimité. Regard aigu qui nous propose un monde que l’oeil ordinairement ne voit pas, et que les mots de Michel Diaz nous permettent aussi d’approcher: un espace livré à la seule puissance du fleuve, étrange et envoûtant, mais sourdement hostile et inquiétant, où les forces obscures de la nature continuent toujours de mener leur ballet de vie et de mort.
Dans la seconde partie, Amas, les photographies de Thierry Cardon et le texte de Michel Diaz nous invitent à plonger dans l’archéologie intime de la Loire, à lire sur le sable de ses plages l’histoire que le fleuve entretient, depuis l’Aube des temps, avec celle des hommes, à nous interroger encore sur la fondation des mythes à travers lesquels la nature et l’humanité s’éclairent d’un sens réciproque. Mythes dont les deux auteurs de cet ouvrage se proposent de réactiver la lecture dans une quête presque initiatique, nous invitant à explorer notre rapport au monde, à questionner ce qui nous est donné à voir pour tenter de le relier aux troublantes questions de nos origines.
Extraits du texte:
“Tout cet espace déployé dans le regard
sa hauteur lumineuse
qui n’est pas seulement édifice de ciel et d’air
gréé d’azur et de clameurs
vaisseau de formes fluides
éternellement aspirées
vers ces vagues lointains où les eaux se rassemblent
Il faudrait
dire encore le fleuve
son fret d’images craquelées
et la terre couchée devant lui sous le soleil
qu’il a serrée comme une proie
et qu’il étreint comme une amante
son fond doux et sableux à mesure emporté
ses beaux bras foudroyés sur leur lit d’eaux rugueuses
de boues ingrates et d’odeurs fauves quand la chaleur meurtrit l’été
ses mains rampant dans les fourrés d’épines
sur les plages où pourrissent poissons et mouettes
et la pulsation de sa gorge ouverte sur l’arête des pierres
d’où s’épanche à voix de blessé un peu de cette vérité qui dure…”
Détours et des nuits, octobre 1998
EXPO PHOTO Du 1er au 31 octobre 1998 à St Hippolyte
Les expos ne manquent pas. Nous aurions pu, par exemple, vous parler de BRUITS SECRETS, la colossale manifestation se déroulant au C.C.C. de Tours.
Mais nous avons choisi de nous pencher sur deux événements, certes plus confidentiels, mais tout aussi intéressants. Deux expos se déroulant en dehors des balises officielles de l’Art.
ANAMNESE
Trois photographes et un poète exposent leurs travaux à la galerie La Métisse d’Argile
Genèse du projet
Le photographe Thierry Cardon nous parle de cette exposition commune, et de la démarche des artistes…
“Nous sommes trois photographes à avoir pris des vues sur des berges de sable. Jacques Péré, avec “Laisse”, montre des animaux morts et rejetés par la mer, avec des tirages encadrés de bois flottés. Alain Bouillot, lui, présente “Nautile”, sols de sables sur plage à marée basse. Ils jouent avec les dessins d’ombres et d’algues, les veinures du sable, donnant à voir des visions, des images de la genèse du monde pour qui poursuit la rêverie…
De mon côté, je présente “Amas” avec le texte de Michel Diaz “Traits, spirales et pointillés”.
Des tessons de poteries jonchent certaines plages du bord de Loire. Les photos montrent des échantillons disposés de façon rythmique, souvent circulaire, amas à même les berges du fleuve. Ces vestiges, encore marqués de l’empreinte même de l’artisan, ne sont pas rares et témoignent de nombreux échouages ou naufrages. Mais plus que l’archéologie ligérienne, c’est ici l’imaginaire du fleuve qui m’a inspiré. Ces bris d’objets sont des fragments de notre passé, et la mémoire est là, comme la vie, à les réorganiser dans des lectures différentes, me poussant à créer de nouvelles images. Quant à lui, l’écrivain entoure le fait d’amasser ces simples objets par des métaphores poétiques des lieux environnants, en appelant à l’universalité du fleuve et à un voyage dans le temps, fouillant la langue pour nous plonger dans l’imaginaire de la mémoire même du monde…”
Extraits du texte de Michel Diaz accompagnant les photos de Thierry Cardon:
“Bords de Loire, l’été, ses berges assoiffées, dallées de vases brunes, encroûtées de sables noircis – entre lit du fleuve et levées où s’étendent plages et varennes – entre-deux d’arbres nains, de broussailles, de ronces, de joncs, de bois flottés de toutes sortes, planches, troncs et racines enchevêtrés, semblables à des animaux gigantesques, usés par les hauts fonds, ballotés par les crues…
No man’s land de chemins abandonnés de l’eau, cardés par le soleil, où ne restent plus dans les touffes d’herbes, le sable et la vase imprimée de pattes d’oiseaux, que galets et cailloux, déchets et rebus retenus dans le van du fleuve et partout répandus comme jonchée inépuisable de trésors façonnés et polis sous les doigts oublieux du courant…
Il faudrait dire encore le fleuve, son fret d’images craquelées, et la terre couchée devant lui, sous le soleil, qu’il a serrée comme une proie, et qu’il étreint comme une amante, son fond doux et sableux à mesure emporté, ses beaux bras foudroyés sur leur lit d’eaux rugueuses, de boues ingrates et d’odeurs fauves quand la chaleur meurtrit l’été, ses mains rampant dans les jardins d’épines, sur les plages où pourrissent poissons et mouettes, et la pulsation de sa gorge ouverte sur l’arête des pierres, d’où s’épanche à voix de blessé un peu de cette vérité qui dure…”
Jean-Baptiste Diaz
Le Matricule des Anges, Nov-Dec 1997.
ATELIER DES SILENCES
Article paru dans Le Matricule des Anges
Numéro 21 de novembre-décembre 1997
Un photographe explore trois ans durant un dépôt de locomotives et un poète l’accompagne : deux Orphée pour quelle Eurydice ?
Au bonheur des cheminots
D‘abord la lumière. Une lumière presque surnaturelle où le contraste des noirs et blancs révèle des géométries de fer prêtes à nous sauter à la gorge. C’est une lumière qu’utilisaient probablement certains photographes de mode, au temps du noir et blanc. Ensuite, la violence des matériaux qui s’y trouvent. Ferrailles tranchantes, pièces de métal tordues, chromes et chiffons : l’oeil hésite entre la violence et la misère. L’absence, enfin. Oui, ce que les photographies de Thierry Cardon montrent, avant tout, c’est l’absence. Durant trois ans, ce photographe (né en 1955) s’est rendu régulièrement dans le Dépôt des locomotives de Saint-Pierre-des-Corps, cité ferroviaire en banlieue de Tours. Trois ans à photographier obsessionnellement des ateliers désertés le week-end par ceux qui y triment en semaine. Le résultat est saisissant : le lieu de travail revêt des allures de lieu de détention, avec ses petites poupées engendrées par des résidus de fil de fer et des chiffons, avec cette page de magazine féminin, scotchée au mur, où le dos nu d’un mannequin proclame “le soleil dans la peau”. Un lieu secret aussi, où les outils, les chaînes et les ombres des sculptures métalliques semblent autant de codes mystérieux, où les objets n’ont pas de noms et ne peuvent donc être nommés par le visiteur. Or, justement, nulle présence humaine ici où la nature elle-même n’a pas droit de cité. Tout est marqué de la main de l’homme, mais pas un visage, pas un regard (le mannequin du magazine féminin tourne le dos) ne vient réchauffer l’espace. On se croirait dans un cimetière, un lieu sacré. On comprend dès lors que Michel Diaz, poète et dramaturge ait décidé de composer autour de ces clichés (remarquablement photogravés) un chant antique où le mythe d’Eurydice file la métaphore du royaume des morts. Poésie déclamatoire que celle-ci, propre à trouver dans les ateliers désertés son écho silencieux. Chant plaintif : “une douleur et une solitude qui grandissent/ à chaque seconde/ agrippent les hommes aux épaules à la nuque/ les rendent fous/ une migraine toujours plus mortelle/ une aube en souliers percés/ sous la pluie/ un jour frappé par la tristesse en plein visage/ un ciel aux veines effilochées/ un monde où/ la laideur/ va en s’habituant” où brillent toutefois des “chemins imposteurs/ d’espoirs hallucinés”.
Il y a plus que de la cohérence entre les poèmes de Michel Diaz et les photos de Thierry Cardon. Tout comme un choeur commente le chant d’Orphée (“Et il porte mouchoir à ses lèvres/ pour essuyer le sang de la parole”), les clichés ici, nourrissent autant ce chant qu’il lui donnent un espace. Combien d’obsessions, combien de désirs meurtris, combien de plaintes retenues se font entendre dans le vide que les photos révèlent. Et quelle poésie, aussi, dans ces figurines de fil de fer, mises au monde pour emplir des solitudes. Poésie et images se renvoient ainsi leur reflet à travers un miroir que le lecteur construit page après page.
Avec Yves Bonnefoy, qui préface ce très bel ouvrage, les images de Thierry Cardon trouve une autre lecture. Le père du préfacier “a peiné, a oeuvré toute sa vie d’adulte dans ces forges tourangelles”. Il entre donc une part de nostalgie dans le regard d’Yves Bonnefoy qui ne peut s’empêcher d’évoquer au passé lointain ces ateliers photographiés pourtant en 1992. C’est dire si, en plus de montrer l’absence, Thierry Cardon a su peut-être révéler l’éternité.
Thierry Guichard
–>L’Atelier des silences
Thierry Cardon/Michel Diaz
Éditions Hesse
126 pages, 260 FF, 36 euros
La vie du rail, 4 juin 1997
CARDON-DIAZ Les ateliers assoupis de Saint-Pierre-des-Corps
Thierry Cardon a hanté les ateliers de Saint-Pierre-des-Corps, en dehors des moments d’activité. Ses photos parues sous le titre “Ateliers des silences”, accompagnées d’un texte de Michel Diaz, cherchent l’homme à travers ses traces.
On imagine généralement les ateliers comme des lieux pleins de bruit et de fureur. Atelier des silences est le fruit d’une errance muette, celle du photographe Thierry Cardon qui, trois années durant, a cherché les traces des hommes au travail lorsque ceux-ci ont déserté la place. Cette étrange odyssée dans les ateliers de Saint-Pierre-des-Corps, haut lieu de mémoire, donne paradoxalement la parole aux absents. C’est dans ces “forges tourangelles”, toujours en activité, que l’on “montait” des locomotives, “mettant en place de lourdes chaudières qui étaient l’âme de la traction à vapeur”, nous dit Yves Bonnefoy, traducteur et poète qui préface ce livre, et dont le père fut ouvrier là-bas. Une locomotive-citerne des plus rudimentaires orne le frontispice du livre, signe d’un ancien âge, celui de la fonte. Un texte de Michel Diaz, sombre et lyrique, inspiré par la descente d’Orphée aux enfers, accompagne ces photographies en noir et blanc.
Dans ces images, la présence des hommes s’affirme d’autant plus qu’ils sont absents. Le moindre objet semble avoir été mis en scène et l’on retrouve Orphée à travers des effets oubliés, restes qui évoquent le corps absent qui fut, dans le mythe d’origine, déchiré par les Ménades. Le long poème de Michel Diaz nous entraîne aussi dans les méandres de ces labyrinthes infernaux, ponctué d’appels de détresse et de cris d’amour déchiré.
“La mort
ô mon amour
est la maison où tu habites
et sa plénitude ton lit
ton jardin
ta saison
…
Jusqu’à elle j’irai jusqu’à toi
avec mon corps vivant
mes mots de chair
et je t’arracherai aux draps blancs qui t’enneigent
aux corridors glacés des sèves
au verger glacé
de l’oubli”
Certaines compositions font penser aux ateliers des peintres abstraits américains avec leurs éclats de peinture, leurs débris de matière. On pense aussi à Miro ou Tinguely, dont les sculptures mécaniques sont une ode à la matière libérée. Dans ces “mondes gigognes s’emboîtent les rêves. Il suffit d’un palmier sur le mur pour créer l’illusion, d’une trace à la craie sur la tôle pour conserver le souvenir de ceux qui partiront. Et l’on s’imagine dans quelque grotte préhistorique en voyant ces dessins sur les murs, animaux, profils humains… Figures auxquelles font écho les mots de Michel Diaz:
Le sang d’un chant muet
bat parfois dans ses veines
Parfois des feux obscurs
dessinent d’autres corps
troupeaux de formes lisses
que cerne le silence
[...]
Brigitte Scarella
Le nouveau Ligérien, n° 17, été 1997
ATELIER DES SILENCES, Editions Hesse. Tirage de luxe limité à 1500 exemplaires.
C’est d’un voyage qu’il s’agit dans le livre de Thierry Cardon le photographe et Michel Diaz l’écrivain, “Atelier des silences”.
L’un nous offre les fragments de machines et les objets fixés dans une attente, ou une agonie, ou un repos dans les entrepôts de réparation des locomotives de Saint-Pierre-des-Corps. L’autre fait pénétrer, dans cet univers pétrifié par l’art, un seul être “en souffrance” comme un colis à la recherche de celui ou celle à qui il est destiné, et c’est Orphée à la poursuite d’Eurydice.
Diaz et Cardon, les deux vigiles du sens, les deux “Virgile” nous entraînent dans une périple en profondeur ou l’on peut se perdre, ou se trouver.
“Le voilà
nu et seul
(et son chant grelottant
s’interroge )
debout à quelques pas de la porte de l’invisible
l’âme déjà déchiquetée par les ongles furieux du chagrin
…
Ma langue est un couteau cassé
mes lèvres saignent de silence
mes mots se sont figés
au bord du cratère
des larmes
et
ma voix
verger calciné
s’est cousue dans son sac de cendres”
Jacqueline Hafidi
La nouvelle République, 14 mai 1997
ST-PIERRE-CORPS
Film ferroviaire: à l’an prochain
Atelier des silences
Dans le festival du film ferroviaire, le secteur culturel n’a pas été oublié. Outre les expositions, les maquettes de trains et les réseaux miniatures, deux associations étaient présentes: l’AFAC, la plus ancienne, créée en 1929, et la FACS née d’une scission en 1957, mais aujourd’hui réconciliées, car n’ayant pas le même objectif.
[...]
Mais l’événement est à mettre au compte des Editions Hesse, qui ont réussi la pari d’avancer la sortie d’un ouvrage d’une réelle portée pour Saint-Pierre-des-Corps. Prévu pour mi-mai en exposition à la FNAC de Tours. “Atelier des silences”, réalisé par Thierry Cardon pour les photographies et Michel Diaz pour le texte poétique est consacré à l’univers secret du dépôt des locomotives de Saint-Pierre-des-Corps, préfacé par le poète tourangeau Yves bonnefoy. Le livre, proposé dès jeudi, M. Hesse était très heureux de ce pari tenu, qui vit les auteurs très entourés soumis aux obligations (bien agréables) de la dédicace…
